Lettre du Cambodge 2026 par J-M Gallet
Un couple de jeunes retraités français rencontré à Kep (Cambodge) en janvier 2026 me confiait : « voilà un an que nous avons quitté la France pour un tour du monde uniquement par voie terrestre .. en partant vers l’est .. et voilà un an que nous n’avons rencontré que des guerres ».
Quel Cambodge -qui n’échappe pas à cette fatalité- allais-je retrouver en ce début d’année 2026 après un fragile cessez-le-feu entre ce pays et son voisin thaïlandais ? La carte alors diffusée par l’Ambassade de France au Cambodge n’inclinait pas à l’optimisme.
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La magie de l’Asie
Certes, c’est un ressenti un peu réitératif, mais croissant avec les années. Il m’est de plus en plus difficile de quitter le « cocon » du domicile. Mais, une fois arrivé sur place, la magie de l’Asie opère toujours. En cet « hiver » cambodgien, il y a certes le soleil et le bleu du ciel. Il y a aussi cette impression de liberté infinie ressentie sur les routes et pistes parcourues à moto. Des scènes magiques ou intemporelles à photographier. Des cultures ou des habitudes inattendues et à essayer de comprendre. Des amis à revoir. De nouveaux contacts à établir. Des projets à suivre. Mais surtout, il y a les retrouvailles avec un monde où tout semble sourire. Combien de fois, chaque jour, un Cambodgien ou une Cambodgienne, à un carrefour, dans un magasin, au détour d’un chemin, me lance un grand sourire -auquel je réponds de même-. Nous ne reverrons toutefois jamais.
Le conflit avec la Thaïlande et ses conséquences
Cela ne signifie pas que les intéressés vivent dans une sorte de paradis éthéré. Les Cambodgiens sont aussi confrontés aux réalités de la condition humaine et des conflits internationaux. Ainsi, si certains habitants du Cambodge ont pu croire que le sanglant épisode des Khmers rouges serait aussi « la der des ders » des traumatismes que ce pays aurait à subir, le récent conflit avec la Thaïlande - deux pays pourtant souvent qualifiés de « pays du sourire » - en apporte, là aussi, la preuve contraire. Personnellement, en janvier 2026, de ce conflit, je n’ai vu que des réfugiés, certes en nombre décroissant par rapport à décembre 2025. Ainsi, un moine d’une pagode de Battambang, me confiait : « il y a un mois, au sein de la pagode, nous hébergions 200 familles de réfugiés. Aujourd’hui, il ne reste que 20 familles. Mais des familles qui seront vraisemblablement amenées à rester dans leur état actuel encore de nombreux mois, car venant de zones soit occupées par la Thaïlande ou à la sécurité incertaine ». Mais, au-delà des morts, des destructions et des réfugiés, il y a aussi les effets sur l’ensemble de la population cambodgienne. Il est encore trop tôt pour en juger avec des statistiques fiables et mon jugement est donc subjectif. Mais, ce qui m’a frappé au début de l’année 2026, c’est un accroissement de l’appauvrissement des catégories déjà les plus fragiles, notamment dans la capitale. Phénomène à relier aux secteurs directement touchés par ce conflit, et notamment le tourisme. Un secteur d’autant plus impacté que, selon les statistiques officielles, avant le conflit, 40 % des touristes étrangers au Cambodge étaient des Thaïlandais ! Certes, au début de l’année 2026, la situation permettait aux touristes qui n’avaient pas annulé leur séjour de découvrir Angkor Vat hors des hordes touristiques ou d’être le seul client de l’hôtel ! Mais les effets sur cet important secteur de la vie économique risquent d’être fatals pour de nombreux établissements. Un restaurateur de Kep m’a confié que sur les mois cumulés de décembre 2025/janvier 2026, hormis quelques habitués habitant la ville, il n’avait reçu que vingt clients ! Autre exemple : une connaissance, guide touristique à Phnom Penh, m’a confié que, par rapport à la même époque de l’année précédente (2025), le nombre de clients francophones avait diminué de 50%. Et le tourisme, au-delà de l’hôtellerie et de la restauration, c’est aussi des transports, des constructions, de la consommation.
Toujours le sourire
Mais, à la surprise du voyageur occidental, à ce tableau qui l’inclinerait au pessimisme, le Cambodgien, après avoir vraisemblablement enfoui dans son subconscient les traumatismes de ce nouveau conflit, répond non par la révolte ou la colère, mais par le sourire comme en témoignent les photos de réfugiés. Reste à s’interroger sur les causes de cette attitude, une attitude que l’on retrouve à des degrés variables en Asie (4), mais qui est très prégnante au Cambodge. Des causes qu’il faut, à mon avis, rechercher dans la représentation du monde que se font les intéressés. A savoir que cette représentation repose essentiellement sur trois piliers : une « religion » - en l’espèce, le bouddhisme du Petit Véhicule -, la famille -au sens large- et un respect quasi-absolu des hiérarchies sociales existantes. Un cadre stabilisant qui, à ce jour, ne souffre guère de contestation et qui génère ce que certains peuvent dénommer fatalisme et d’autres paisibilité de l’âme. Un cadre qui engendre deux conséquences culturelles. Première conséquence : le Khmer -certes dans le respect des trois « piliers » qui enserrent son existence- vit d’abord l’instant présent puisqu’il lui apparaît difficile, voire impossible, de changer le cadre général dans lequel il évolue. Deuxième conséquence : un permanent sourire, marque d’un détachement par rapport aux vicissitudes de l’existence puisque ces vicissitudes dépendent de facteurs sur lesquels l’individu n’a pas prise directe.
Mais demain ?
Habituellement, il est de bon ton, dans un article traitant de la culture cambodgienne, de s’interroger sur l’évolution de cette culture confrontée au phénomène de la mondialisation des produits, mais aussi des esprits et d’y voir une remise en cause, à terme, de cette culture. Je ne le crois pas, ou plus exactement, je crois que la culture cambodgienne, comme au demeurant bien des cultures asiatiques, possède une plasticité -à la différence des sociétés occidentales et moyen-orientales- qui lui permettra de s’adapter à un contexte certes évolutif, mais en conservant des caractéristiques culturelles propres. Une plasticité qui explique l’accueil toujours bienveillant de l’étranger et l’intégration de certaines des coutumes ou habitudes de celui-ci dans la mesure où elles permettent de mieux jouir de l’instant. Car, et c’est là, une différence importante avec nos pays : le Cambodgien ne craint pas une dilution de sa culture dans celle dans un autre pays ou dans celle de la mondialisation, car, comme me l’avait à plusieurs reprises souligné François Ponchaud : « même baptisé, un Khmer restera toujours un Khmer ». Et, a contrario, un « étranger » ne pourra jamais devenir un Khmer, même avec le sourire.
Jean-Michel GALLET
Kep, le 30/01/2026. Phnom Penh, le 02/02/2026. Luang Nam Tha, le 09-02-2026